« À cet ECO parallèle, nous disons tant mieux », écrit Goïkoya Kolié, juriste

L’annonce de la disparition du franc CFA au profit de la monnaie commune oust-africaine ECO a laissé plusieurs analystes sur leur faim.

La déception des intellectuels est brillamment articulée dans cette remarquable appréciation de l’économiste Martial Ze Belinga en ces termes : « La politique française à l’égard du franc CFA aura consisté d’une part à dénier l’existence d’un problème, et ensuite à essayer de torpiller une initiative interne des pays de l’Afrique de l’Ouest qui consistait à mettre en place une monnaie commune ».  

BRÈVE HISTORIQUE

Le franc des colonies française d’Afrique FCFA, est créé en décembre 1945 par le général Charles de Gaulle. La France vaincue, humiliée, détruite et pillée s’est alors inspirée du modèle monétaire imposé par les nazis sur l’Europe occupée, pour renflouer ses finances et se reconstruire. À cet effet, elle se dote du FCFA, qui d’après l’économiste Ivoirien Nicolas Agbohou, oblige les colonies à verser la totalité de leurs réserves de change au trésor public français. Cela se matérialise par le dépôt au ministère des finances de la France, de 100% de la valeur des exportations des colonies de 1945 à 1973. En plus d’être dirigé par des colons français, le FCFA dicte toute la politique monétaire des pays africains, nonobstant leur passage chimérique aux indépendances factices.

À partir de 1973, la France consent à une réforme de dupes, en diminuant sa présence physique par la réduction du nombre de ses cadres au sein du conseil d’administration du FCFA et en retenant 65% de la valeur des exportations de ses anciennes colonies en contrepartie de sa garantie de stabilité. La dernière réforme date de 2005. Critiquée de toutes parts, le régime colonial de Jacques Chirac accepte de baisser à 50% la contribution africaine à son trésor publique. Le FCFA est arrimé à l’euro depuis la création de la monnaie européenne, ce qui pousse le prof Agbohou a intitulé son livre : Le Franc CFA et l’Euro contre l’Afrique.

Le FCFA est donc en résumé, une histoire d’arnaque monétaire, de colonisation financière, une puissance arme servile de prédation monétaire qui permet à la France de continuer à vivre grassement de la paupérisation de ses colonies ou anciennes colonies. Sous prétexte d’une garantie et d’une stabilité économique, depuis 1945, la France s’approprie gratuitement des réserves de change de ses possessions africaines. C’est la disproportionnelle contrepartie que payent les pays membres qui met le feu aux poudres et que la jeunesse africaine ne peut plus tolérer.

 LA GUINÉE SOMMÉE DE REJOINDRE L’ECO

 Lors de l’annonce pompeuse d’Abidjan du 21 décembre 2019, de la suppression du franc des colonies françaises d’Afrique FCFA, au profit de l’ECO, le président français s’est expressément adressé à la Guinée. Emmanuel Macron invite la Guinée, le Ghana et la Gambie à se joindre à la nouvelle monnaie ouest-africaine, créée en remplacement de celle décriée. Cette mesure aiderait le président français à se sortir d’une situation embarrassante, de plus en plus intenable, qui ne cesse de pourrir les relations de son pays avec la jeunesse consciente de ses colonies africaines. Pour sa part, la Guinée avait claqué les portes du FCFA en 1960. Ce que Charles de Gaulle la lui fera payer chèrement, et qui explique encore aujourd’hui la pauvreté du pays.

Cette adresse est directement orientée vers le président guinéen, dans la mesure où, le président français donnant l’impression d’outrepasser ses pouvoirs et de piétiner allégrement, au passage, les éléments fondamentaux élémentaires de la démocratie, qui consisteraient dans les circonstances, de suggérer la consultation par voie référendaire des populations, ou tout au moins, une consultation parlementaire, permettant de décider légitimement d’une question aussi cruciale que vitale pour les peuples concernés.

UN GOULOT DE PLUS EN PLUS ÉTROIT

 Le goulot CFA, devenu très étroit, a gagné l’actualité internationale, au point que la métropole coloniale ne pouvait plus ni contrôler le message médiatique, ni influer sur les mouvements de masse des populations africaines de plus en plus au fait des enjeux politico-économiques qui font la richesse de leurs maîtres à leur détriment.

Sans le nommer, Emmanuel Macron affirme avoir entendu le message de Kémi Séba. Les premiers à s’emparer de la question de l’esclavage monétaire que la France impose à ses colonies sont les économistes du continent. Ils écrivent sur cette question depuis les années 70. C’est sans oublier les leaders politiques qui ont payé de leur vie pour avoir voulu quitter le joug monétaire français : Sylvanus Olympio, Modibo Keita, Thomas Sankara. Il faut ajouter à cette macabre liste, le nom du président Sékou Touré dont la présidence sera sabotée par les faux billets de Charles de Gaulle et une campagne de lynchage médiatique sans précédent.

Le régime Macron a plutôt choisi de n’entendre raison, dans ses multiples démentis de l’évidence, seulement lorsque Urgences Panafricanistes, l’ONG de M. Séba a réussi à mobiliser à plusieurs occasions, des manifestations montres, simultanées, anti-cfa partout sur le continent et ailleurs dans le monde, parmi les diasporas africaines, notamment en France et dans les Caraïbes.

De la dénonciation massive, concertée du CFA par jeunes, intellectuels et économistes africains, les médias du monde et certains politiques européens (dont beaucoup agissaient en guise de règlement de compte politique), se sont saisis de la question et dénoncer publiquement le colonialisme monétaire français en Afrique.

En janvier 2019, des membres du gouvernement italien s’inquiètent du colonialisme économique français sur le continent africain. Selon le vice-premier ministre italien de l’époque, Luigi Di Maio et son ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, le flot d’immigrants qui déferlent sur l’Europe s’explique par cette emprise coloniale monétaire française sur les pays africains, ce qui maintient ces pays dans l’extrême pauvreté et qui pousse leurs jeunes à tenter de rejoindre une Europe dont la richesse se bâtit sur le dos et du labeur des Africains.

Il faut donc signaler, sans risque d’erreur, que la rue aura fait plier la France. C’est tout de même sans compter avec la désespérante détermination française. C’est également cette obstination qui explique la malheureuse et déplorable tentative d’un projet mort-né du remplacement cosmétique du CFA par l’ECO.

ACTE DE HAUTE TRAHISON 

  Répondre favorablement à l’injonction du maître de Paris, serait commettre l’impair, dans un acte de haute trahison, si le président concerné ne prenait pas la peine de consulter par referendum, les Guinéens dont la vie serait impactée durablement et négativement par une monnaie destinée à signer leur appauvrissement pour toujours.

En raison de ses mécanismes de fonctionnement, le franc CFA est une propriété française, frappée à Chamalières. Ses véritables bénéficiaires sont l’État français, et dans une faible mesure l’Union européenne, car arrimé à l’euro, et aussi et surtout les entreprises étrangères, notamment celles françaises faisant affaires en Afrique.

Les populations africaines des zones francs ne tirent pas de bénéfice de la monnaie à laquelle M. Macron demande à la Guinée de se joindre. Peu avant l’annonce de la suppression du franc CFA au profit de l’ECO usurpé, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances de la France, interpellé à l’assemblée nationale de son pays, se vantait de la forte croissance qu’affichent depuis plusieurs années la Côte d’Ivoire et le Sénégal.

Nous nous devons d’indiquer à l’homme politique français que les véritables bénéficiaires de cette croissance sont les entreprises françaises établies dans les colonies citées, car, les jeunes desdites colonies, à défaut de tomber dans les mailles des esclavagistes libyens, finissent souvent dans les dents de la méditerranée ou clandestins dans la généreuse France/Europe.

Nous disons non à une monnaie garantie par la France, dont nous ignorons la contrepartie de ladite garantie. Nous disons non à une monnaie frappée en France, à concurrence de 25 % de la valeur des billets réalisés. Nous rejetons une monnaie arrimée à l’euro, sans égard au régime de change flexible du projet initial des pays de la CEDEAO.

MONNAIE PARALLÈLE?

Les francophones ne sont plus les seuls en Afrique à voir dans la présence française un colonialisme déguisé en assistance politique, militaire, monétaire et économique. L’économiste Nigérian Odilim Enwegbara s’indigne dans une Tribune du 2 janvier 2020, intitulée: From CFA to ECO Currency: France’s invisible empire. En traduction : Du CFA à la monnaie ECO, l’invisible empire français.

« Will Nigeria surrender its naira to the ECO, especially the ECO that has most of its monetary policy measures taken in both Munich and Paris? It is going to be most unlikely. (…) Political colonialists might have left Africa. Unfortunately, economic and financial colonialists are very much in control of Africa. And there is no former colonial occupier more embedded in their past colonies’ economies than France. A simple look at the postcolonial economic and financial landscapes of the former France West and Central Africa is enough to convice one how France is more embedded in the daily administration of the economies of these African countries once French colonies(…) ».

 « Le Nigéria abandonnera-t-il son Naira au profit de l’ECO, spécifiquement l’ECO dont toutes les politiques monétaires seront prises à Munich et Paris? Cela va être très peu probable. (…) Les colonialistes politiques ont peut-être quitté l’Afrique. Malheureusement, les colonialistes économiques et politiques sont très en contrôle de l’Afrique. Et, il n’existe aucun ancien occupant colonial aussi impliqué dans les économies de ses anciennes colonies que la France. Un simple regard du paysage postcolonial des économies et des finances des anciennes colonies françaises de l’Afrique de l’Ouest et du Centre suffit à convaincre de l’ampleur de son implication journalière dans l’administration économique et financière de ces anciennes colonies ».

La réforme annoncée par Alassane Ouattara fait état de trois changements. Le président Ivoirien parle de changements majeurs, portant sur :

1) le nom de la monnaie, qui passe du franc CFA à l’ECO;

2) l’arrêt de la centralisation, c’est-à-dire, l’arrêt du dépôt de 50% des réserves africaines au trésor public français, ce qui suppose la fermeture des fameux comptes d’opérations; et enfin

3) le retrait des représentants français de toutes les instances de décision et de gestion de la monnaie dite africaine.

De son côté, Emmanuel Macron indique que ce sont les chefs d’État de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine, OEMOA qui font le choix de préserver la parité de la monnaie commune avec l’euro et qui solliciteraient la garantie de la France. Très peu de personnes en Afrique prennent au sérieux les propos du président français. Les Africains sont aujourd’hui conscients du pouvoir de persuasion coercitive de la France et de l’influence qu’elle exerce sur les dirigeants africains, qui doivent plier sous peine d’atteinte à leur pouvoir et à leur intégrité physique.

L’annonce du maintien de la parité fixe avec l’euro est en porte-à-faux avec l’esprit même du projet de monnaie commune ouest africaine. Cette annonce de changements purement cosmétiques fait de la monnaie projetée par M. Macron, une ECO parallèle à la véritable ECO qui fait l’objet d’un travail acharné, depuis de longues années, par les pays de la CEDEAO.

Un journal nigérian titrait au lendemain de la conférence franco-ivoirienne : France Hijacked New West African ECO Currency. La France a détourné la nouvelle monnaie ouest-africaine.

Le projet ouest-africain de monnaie commune a pour fondement un régime de change flexible. Le Ghana, très ironique dans son communiqué du 28 décembre 2019, applaudit chaleureusement une décision de l’UEMOA de mettre fin au France CFA et de rejoindre l’ECO FLEXIBLE. Le communiqué ghanéen appelle les États membres de l’UEMOA à implémenter rapidement la décision de la CEDEAO d’aller vers une monnaie avec UN TAUX DE CHANGE FLEXIBLE, une Banque Centrale Fédérale.

En clair, le président Nana Akufo-Addo envoie poliment paître le président français et son acolyte ivoirien. Il est de bon droit de remarquer que le Ghana fait savoir à son homologue français que l’ECO n’est pas une monnaie de l’UEMOA, mais plutôt celle de la CEDEAO, et qu’en vertu de ce postulat, les pays Ouest-africains désireux de se joindre au projet régional, doivent embrasser les prérequis définis par les pays membres dans leur projet original.

À cet ECO parallèle, nous disons tant mieux. L’accaparement illicite du nom ECO devrait logiquement conduire les pays de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest de refaire leur devoir et saisir cette ultime opportunité, afin de donner un nom à consonance authentiquement africaine à la monnaie qu’ils souhaitent créer. Les suggestions ne manquent pas. Nous nous permettons de suggérer : Samory, Ashanti, Kotoko, Abuja, Syli, Tombouctou, Shaka, Nzinga, Mandela, Soundiata, etc.

DÉCLATATION MENSONGÈRE

 Dans un article de David Pilling du FINANCIAL TIMES, publié le 1er janvier 2020 intitulé : A revolution in Africa’s relations with France is afoot. Traduit par : Une révolution dans les relations entre l’Afrique et la France est à pied; le quotidien britannique écrit en substance : La France va nommer un représentant indépendant à la Banque Centrale régionale qui aura en charge la surveillance quotidienne des réserves.

Le renvoie des représentants français de la gestion de la future monnaie, annoncé par M. Ouattara comme changement majeur n’était finalement qu’un bluff. Les lecteurs britanniques, eux, ont la vraie version des ententes tacites et secrètes, non publiques signées entre les présidents français et ivoirien. Quant à la garantie de la nouvelle monnaie par la France, rien n’a filtrée de la contrepartie africaine pour sa disponibilité et sa serviabilité légendaires envers les Africains. Toute cette duplicité entretient le cynisme dubitatif des intellectuels envers les engagements de la France à l’égard des Africains et de leur monnaie.

MOTIFS DE CONTESTATIONS

Plus que la question de la réforme constitutionnelle devenue thème clivant en Guinée et qui achoppe sur la sacro-sainte intangibilité du mandant de cinq ans renouvelable une seule fois, nous pensons que le sujet qui mérite de sortir tous les Guinéens et tous les Africains dans les rues est cette menace constante, croissante et imminente de la recolonisation monétaire de l’Afrique par la France et ses alliés de l’Union européenne. Le projet néocolonial monétaire français ne se limite plus uniquement aux pays naguère colonisés par elle. La jeunesse africaine doit se dresser contre la poursuite de la colonisation monétaire, dans la mesure où M. Macron lui-même l’admet, la colonisation est une faute de la république française, faute qu’il s’apprête à poursuivre dans une sphère beaucoup plus grande à travers le CFA rebaptisé ECO.

Stand up Africa and say no to recolonization.

 

Par Goïkoya Kolié,  juriste et collaborateur

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