« Sentiment anti-français; non, il se développe plutôt un sentiment anti-recolonisation », révèle le juriste Goïkoya Kolié.(Tribune)

Au sommet de l’OTAN les 3 et 4 décembre 2019, en banlieue de Londres, le président français Emmanuel Macron s’est une nouvelle fois révélé à la face du monde comme étant le monarque colonial au-dessus des règles diplomatiques primaires, de la bienséance, du respect, du droit d’ainesse, du caractère non aliénable et souverain des États qui ne sont, ni ne doivent être soumis à aucun autre État.

Comme on dit au Québec, le maître de Paris s’est lâché lousse. Bercé encore aujourd’hui dans ses illusions de puissance coloniale, imbue de l’autorité et du pouvoir qui accompagnent cette suprématie tout aussi alambiquée qu’obsolète, M. Macron a cru bon, du haut de son perchoir colonial, d’intimer à ses sujets du continent noir, de se rendre à Pau en France, afin d’abord de rendre hommage aux soldats français tombés au Mali et par la suite s’engager solennellement à faire taire ce qu’il qualifie de sentiment anti-français, qui serait notamment porté par des élus des peuples et des cadres au sommets des États africains concernés.

DÉCRYPTAGE

Notre lecture de l’actualité afro-française tend à traduire en langage commun ce qui se trame dans le non-dit des propos intimidants de M. Macron, et de tirer au clair, les raisons d’une intervention politiquement musclée, juridiquement menaçante, psychologiquement violente et socialement insupportable.

L’emploi du mot colonisation tout au long de ce décryptage ne saurait être abusif, dans la mesure où, dans le subconscient de chaque dirigeant français, l’Afrique dite francophone est au mieux une zone d’influence française, au pire, une entité coloniale française, (un héritage mérité) auquel, les héritiers ne sauront renoncés, au risque de péricliter ou tout au moins, de précipiter la tendance irréversible du recule de plusieurs rangs de leur pays sur le tableau des puissances économiques et politiques mondiales.

Il est également à propos de soupçonner gisant dans le subconscient du colonisé africain, formé à l’école de certification d’aliénation mentale et culturelle, cette prégnance à l’effet de laquelle, un président français, en raison des rapports de force en sa faveur, est plénipotentiaire de pester des insanités sur ses propriétés africaines.

  DES MANIFESTATIONS LÉGITIMES?

Il serait d’un point de vue intellectuel, malhonnête de ne pas admettre que l’intervention militaire française au Mali en 2013 aura été décisive. Sans cette prompte intervention, Bamako serait à coup sûr tomber dans les mains des djihadistes qui avaient installé dans le Nord du pays un état chariatique extrêmement violent.

L’armée malienne, consumée par des dissensions internes, et affaiblie par un coup d’État, (le capitaine Sanogo s’empare du pouvoir le 21 mars 2012), ne fait pas le poids devant des amoureux d’Allah, lourdement armés de l’arsenal de défense d’une Libye malicieusement et méticuleusement désintégrée par l’OTAN. Sous l’instigation de Nicolas Sarkozy, l’organisation du traité de l’Atlantique nord (qui se cherche de nouveaux ennemis depuis la dislocation de l’Union soviétique), ne se fait pas prier pour se trouver de nouveaux débouchés, non seulement en Libye, mais aussi et surtout dans tout le Sahel et ailleurs en Afrique.

La somalisation de la Libye par l’ancien président français Nicolas Sarkozy et l’OTAN, au mépris des vigoureuses réserves et objections des dirigeants africains, allait devenir le rouleau compresseur d’une colonisation française qui n’a que trop durée. Dans les rues de Bamako, Ouagadougou, Niamey, des voix se lèvent aujourd’hui pour exiger le départ des forces armées françaises, officiellement présentes dans le noble cadre de la lutte contre le terrorisme islamique.

Le sentiment anticolonialisme gagne l’Afrique centrale. En RDC, les populations demandent également le départ des forces onusiennes e (maintient de la paix) qui y sont depuis 20 ans, avec près de 20 000 hommes, et 1 milliard de dollars de budget, sans réussir à contenir les massacres des populations congolaises. Ces nouvelles voix au Congo viennent s’ajoutent à celle du précédent gouvernement du président Kabila qui avait officiellement demandé le retrait des forces onusiennes dont la présence égale leur absence. L’ONU avait refusé d’obtempérer sous prétexte de l’illégitimité du président Kabila, en fin de mandat, au moment de la demande.

Pire encore, les forces onusiennes sont soupçonnées par les populations de collaborer avec leurs assaillants, de pérenniser l’instabilité du pays et de justifier par le fait même, leur indispensable présence.

Toutes ces manifestations trouvent une certaine légitimité dans ce qui,  au départ n’était que de folles rumeurs jusqu’aux aveux d’officiels français, notamment Nicolas Normand, ancien ambassadeur de la France au Mali, et qui aurait été renvoyé pour s’être opposé à une alliance stratégique entre l’armée française et les forces djihadistes qu’elle est censée combattre. M. Normand confirme aux médias français ces accointances entre ceux que le Mali considère comme des mouvements terroristes et l’armée française.

Ce sont ces informations qui enflamment les rues des capitales africaines. Au Mali, la population s’est sentie trahie par la France. La jeunesse crie au pompiers pyromanes et demande la fin du colonialisme militaire français. Lorsqu’elle accueille avec ferveur François Hollande en – héros libérateur – à Tombouctou en février 2013, suite à une victoire éclaire de l’armée française sur les rebelles séparatistes et autres djihadistes, cette jeunesse ignore qu’en  amont, le président français a, (dans un jeu de duperie coloniale et d’alliance stratégique aux retombées lucratives) ordonné à son armée de refuser à l’armée malienne, – ses alliées officielles – l’accès à la ville de Kidal pour réaliser la réunification territoriale du pays.

Du fait de cette entente tacite entre la France et les djihadistes, le Nord Mali échappe encore aujourd’hui au contrôle de Bamako. L’intégrité territoriale du Mali aura donc été sacrifiée par le président français, pour les intérêts géostratégiques, géopolitiques et géo-économiques de son pays. La jeunesse malienne soupçonne la France de jouer à la partition du Mali en contrepartie de sa présence de manière durable, si ce n’est permanent. La découverte de cette politique coloniale jette les jeunes dans les rues et justifie un courroux légitime qui ne peut en aucun cas être réduit à un simple sentiment anti-français. Nous avons d’ailleurs expliqué à des interlocuteurs français, que les populations françaises auraient eu le même sentiment à l’égard des alliés qui débarquent en Normandie en juin 1944, si ces derniers avaient choisi de pactiser avec les nazis.

UN COURROUX JUSTIFÉ?

Que peut-il logiquement justifier l’outrecuidance de sa seigneurie Emmanuel Macron? Le président du Burkina Faso, Roch Marc Christian Kaboré tente une explication. M. Kaboré estime que dans son impertinence, l’homme fort de Paris s’est adressé à son opinion, tout en rappelant que les dirigeants africains ont eux aussi des opinions publiques, que de toute évidence, M. Macron entend piétiner pour accéder à ce que l’Afrique a de meilleur.

  1. Macron était visiblement émotif, à la suite de la perte de treize de ses soldats au Mali. Il sortait d’une réunion de l’OTAN où il a été particulièrement malmené par ses pairs : les présidents Trump et Erdogan. Pour sauver la face, le premier des français tente de faire preuve d’autorité et de fermeté à l’endroit de ses sujets d’Afrique. Pour ce faire, le président du pays autoproclamé : chantre des droits de l’homme, de la liberté, du droit de manifester et de la démocratie, exige de ses vis-à-vis africains du Sahel qu’il convoque à Pau, de faire taire la démocratie, de piétiner la liberté d’expression et le droit de manifester.

Le maître de Paris juge qu’il est justifié de mépriser la démocratie, lorsque ladite démocratie consiste à dénoncer la colonisation française en cours sur le continent noir. Avec beaucoup de maladresse, Emmanuel Macron refuse de voir dans cette lassitude de la présence écrasante de son pays que dénonce la jeunesse africaine, un sentiment patriotique anticolonial. Le président français choisit l’aveuglement volontaire pour dénoncer à son tour un sentiment anti-français, ce à quoi le Prof. Koulibaly répond : faux. Tout en renchérissant qu’il ne saurait y avoir de sentiment anti-français lorsque les Africains s’expriment en français et que des édifices publics et parfois privés partout en Afrique portes des noms de personnalités françaises, qui ironiquement ont été parfois les pires bourreaux des Africains.

Au regard des soupçons d’accointances entre la France et les mouvements djihadistes au Mali, qui sont d’ailleurs transformées en faits avérés, au regard de la difficulté de faire confiance au régime français et au regard du doute entretenu sur les véritables raisons de sa main mise sur l’Afrique francophone à travers une occupation militaire accentuée, nous nions au président Macron toute colère légitime. En lieu et place de nos dirigeants, nous exigeons de nos amis et alliés français : clarification et transparence, à défaut des aveux sur leurs liens véritables liens d’avec l’ennemi qu’ils prétendent combattre.

ACCIDENT D’HÉLICOPTÈRE?

Étant donné la culture de manipulation de l’information, d’intox et de fake news de l’Élysée sur les événements impliquant l’armée française en Afrique, il est difficile de se limiter à la version officielle concernant  l’incident qui a tué 13 soldats français.

Cette fois, le doute résulte des explications de l’armée française elle-même. Elle se serait lancée à la poursuite des djihadistes autour de 15h, 17h. Pour qui connait le sahel, le soleil est presque encore au zénith à cette heure-là. L’on s’explique mal, comment l’accident se serait produit autour de 21h? Comment des djihadistes sur motos, ou même dans des pickups ont pu distancer des hélicoptères à leur trousse sur plusieurs heures? Les familles des 13 victimes du colonialisme français en Afrique vont-elles obtenir de leur pays, une enquête internationale indépendante?

Le bombardement de la base militaire française de Bouaké en 2004, oblige à signaler que la perspective d’une enquête internationale est peine perdue. Dans son offensive contre la rébellion soutenue par la France et la communauté dite internationale, le 6 novembre 2004, deux avions Soukhoï Su-25 de l’armée de l’air ivoirienne, pilotés par des instructeurs biélorusses effectuent un bombardement de la base occupée par l’armée française, faisant neuf morts et 38 blessés parmi les soldats français et un civil américain qui serait membre d’une ONG.

La France qui contrôle militairement la Côte d’Ivoire, laisse les pilotes biélorusses sortir du pays. Ces derniers sont arrêtés peu de temps après au Togo, qui les garde à la disposition de la France. L’ordre venu de Paris serait plutôt de les laisser partir. Cette décision, plutôt étrange, de la part d’une puissance militaire qui vient de perdre neuf de ses soldats, ouvre la voie à toutes sortes de supputations, que ni les régimes successifs de l’Élysée, ni la justice française ne veulent élucider.

Pour sa part, et dans le cas de – l’accident d’hélicoptère – du Mali, le groupe État islamique EI revendique la provocation de la collision entre les deux hélicoptères français dans laquelle 13 soldats ont trouvé la mort. L’organisation terroriste internationale affirme avoir forcé dans une embuscade, un des appareils à battre en retraite, ce qui aurait causé la collision fatale. Faute d’enquête internationale indépendante et crédible, on ne saura jamais toute la vérité sur ces douloureux événements.

     RÉCUPÉRATION D’UN PROJET DE MONNAIE COMMUNE

 La tentative malsaine et particulièrement malhabile de la France de récupérer le vieux projet ouest africain de monnaie commune dans l’espoir de perpétuer l’accaparement des ressources naturelles africaines et leurs valeurs marchandes ne fait qu’ajouter de l’huile sur ce foyer agité de prise de conscience de la jeunesse africaine. Ce que le maître de Pairs qualifie avec beaucoup de mépris et de cécité volontaire de sentiment anti-français n’est en réalité qu’un ras-le-bol des populations africaines face à l’omniprésence coloniale française sous des formes métamorphiques variées, mais qui ne trompent plus.

Contrairement à leurs ainés resignés, manipulés, vendus et corrompus, les jeunes africains de ce quart du millénaire ont décidé de plus légitimer par un silence coupable le néocolonialisme français, européens, américain ou tout simplement, ils refusent de se complaire et se vautrer dans un silence coupable de l’occupation militaire de leur continent par des puissances militaires qui se prétendent leurs amis alors que dans leurs faits et actes, ils sont amis des ressources africaines et dans l’acquisition desquelles, ils n’hésitent point à pactiser, financer, armer conseiller l’ennemi qu’ils sont sensé mettre hors d’état de nuire. Il est donc faux de soutenir minimalement avec la rigueur factuelle qu’il se développerait un sentiment anti-français en Afrique. Il se développe légitimement sur le continent noir, un sentiment anti-recolonisation.

Par  M. Goikoya Kolié, juriste et analyste politique

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