Le 14 février 2026, l’enceinte de la Conférence de Munich a été le théâtre d’un basculement idéologique majeur. Sous les ors de cette assemblée, le Secrétaire d’État américain Marco Rubio a prononcé une allocution dont la portée dépasse la stratégie pour toucher à la métaphysique du pouvoir. En érigeant les États-Unis en « fils de l’Europe », il a scellé une alliance fondée sur une identité ethno-politique décomplexée, marquant la fin de l’ère de la repentance.

Le discours de Rubio est une célébration sans filtre de l’impérialisme :

« Pendant cinq siècles, jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Occident était en expansion. Ses missionnaires, ses pèlerins, ses soldats, ses explorateurs déferlaient depuis ses rivages pour traverser les océans, coloniser de nouveaux continents et bâtir de vastes empires s’étendant aux quatre coins du globe. Mais en 1945… Les grands empires occidentaux étaient entrés dans leur chute finale, accélérée par des révolutions communistes sans Dieu et par des soulèvements anticoloniaux qui allaient transformer le monde. »

Marco Rubio : Le rejeton d’une lignée de vice-rois et d’esclavagistes

Pour comprendre la violence symbolique de ce discours, il faut, comme le souligne l’analyste militaire et politique Stanislav Krapivnik sur la chaîne de Glenn Diesen, s’arrêter sur l’atavisme de son auteur. Marco Rubio ne serait pas seulement un politicien américain ; il serait le produit d’une généalogie de la domination et de la prédation coloniale européenne qu’il glorifie. Selon l’ancien officier de l’armée américaine, la famille de Rubio serait issue d’une petite noblesse espagnole intégrée à la classe des vice-rois, ces seigneurs féodaux qui administraient les colonies avec une main de fer.

En se présentant comme l’héritier de cette prétendue noble civilisation, Rubio assumerait son statut de rejeton des esclavagistes coloniaux d’hier. Sa nostalgie n’est pas celle de la démocratie, mais celle d’une barbarie impunie. En exaltant les empires, il valide un système pour lequel ses ancêtres n’ont jamais rendu de comptes ni versé de réparations. Ce silence historique est aujourd’hui rompu par une rhétorique de défi : Rubio semble signifier au monde que la descendance coloniale ne compte pas payer sa dette, mais plutôt restaurer son droit de cuissage sur les ressources du monde. Ce message est clair : l’Occident ne compte pas payer sa dette historique, mais entend plutôt restaurer sa domination. Que ce soit dans 100 ou 500 ans, cette descendance n’échappera point à l’exigence de justice et aux réparations dues pour des siècles de spoliation. Cela étant dit, la trajectoire migratoire de la famille de Marco Rubio, suscite d’importants débats historiographiques et politiques, notamment en raison d’écarts relevés entre le récit public du secrétaire d’État américain et les données d’état civil. Bien qu’il ait laissé entendre que ses parents avaient fui le régime de Fidel Castro après la révolution de 1959, les archives confirment que Mario Rubio et Oriales García ont quitté Cuba en 1956, soit deux ans avant l’ascension au pouvoir du gouvernement révolutionnaire, à une époque où l’île était sous le contrôle de Fulgencio Batista. Ce départ s’inscrivait dans une logique de mobilité économique plutôt que d’exil politique. Par ailleurs, les recherches sur l’ascendance de la famille n’étayent pas l’hypothèse, parfois évoquée dans certains milieux critiques, d’une appartenance à une caste coloniale ou à une élite administrative du système colonial espagnol ; les biographies disponibles décrivent, au contraire, une famille aux origines sociales modestes, ayant exercé des professions liées au secteur des services après son installation aux États-Unis. Cette disjonction entre la réalité historique et la construction narrative souligne les enjeux mémoriels qui imprègnent la sphère politique cubano-américaine en Floride.

L’apologie de la prédation et l’inversion du Grand Remplacement

Dans son envolée lyrique que les observateurs qualifient de néocolonialisme pur, Rubio a romancé cinq siècles d’expansion, citant missionnaires, soldats et explorateurs comme les bâtisseurs héroïques de la modernité. Cette célébration occulte la réalité clinique de ce que fut cette épopée : le seul véritable Grand Remplacement de l’histoire humaine selon le raisonnement des victimes. Là où Rubio voit une vitalité, les peuples autochtones voient une submersion démographique et violente. Ce processus n’a pas été une simple migration, mais une substitution de population imposée par la force des armes, où les pèlerins et explorateurs, dépourvus de tout titre légal, ont dépossédé les habitants originels de leurs terres ancestrales.

Le discours de Rubio valide rétrospectivement un système de destruction systématique des identités. En prônant la supériorité de la civilisation chrétienne, il justifie les génocides culturels, l’effacement des langues et des âmes, qui ont accompagné l’expansion impériale européenne. Cette construction de vastes empires s’est faite sur les ruines des structures spirituelles et sociales du Sud. L’imposition des langues européennes — anglais, espagnol, français, portugais — n’a pas été un partage culturel, mais une politique active d’éradication des langues vernaculaires. Ce traumatisme linguistique, qui a coupé des générations entières de leur propre pensée, est aujourd’hui réhabilité par Rubio comme une victoire de la raison. Il omet sciemment le rôle des écoles résidentielles et des politiques d’assimilation forcée qui visaient à  tuer l’Indien, l’africain, le kanak, dans le cœur de l’enfant. L’évocation nostalgique de Rubio des frontières qui s’étendent réveille le souvenir des réserves et des zones d’exclusion. Pour les peuples conquis, l’établissement des colons a signifié le confinement dans des espaces clos, précurseurs des camps de concentration modernes. Ces lieux n’étaient pas des havres de paix, mais des zones d’invisibilisation où les survivants des massacres coloniaux ont été parqués pour libérer l’espace aux besoins de peuplement, de l’extraction et de l’agriculture impériale. En demandant à l’Europe de ne plus avoir honte, Rubio demande en réalité l’amnésie collective sur ces crimes contre l’humanité, transformant les bourreaux en héros et les victimes en simples obstacles au progrès.

La réaction du Sud global, portée par des voix comme celle de Fabrice Wuimo sur la chaîne Décrypter l’Afrique, souligne l’immense trouille générée par ce discours. Derrière la défense de la civilisation, se cache une prédation économique assumée. En évoquant la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en cobalt et en lithium, Rubio traite l’Afrique et l’Amérique latine, voire même certaines parties de l’Asie non comme des partenaires, mais comme des sujets et leurs gisements. Cette posture rappelle la Conférence de Berlin de 1884/1885 : un monde de blocs durs où les puissances décident entre elles du sort des ressources des autres. Pour le président sud-africain Cyril Ramaphosa, ce coup de semonce est clair : si l’Occident ne cherche plus à dialoguer, il cherchera à extraire la richesse par la force.

L’apologie de la prédation s’est historiquement manifestée par des discours présentant la conquête et l’asservissement comme une « mission civilisatrice ». Les envahisseurs coloniaux utilisaient ce prétexte pour masquer la réalité d’un régime colonial dont le but unique était l’extraction de richesse. En érigeant des cadres juridiques comme le Code de l’indigénat, le régime colonial ne se contentait pas de piller ; il théorisait l’infériorité de l’autre pour légitimer son statut de ressource exploitable à merci. Cette rhétorique transforme la violence structurelle — travaux forcés, confiscation des terres, dépossession des biens — en une nécessité économique ou morale, dissimulant ainsi un système de prédation pure derrière un vernis de légalité administrative. Aujourd’hui, l’accusation d’apologie de la prédation refait surface lorsque des discours politiques occidentaux sont perçus comme impérialistes ou bellicistes. Pour de nombreux analystes et populations du Sud global, notamment en Afrique, la défense d’une hégémonie stricte est interprétée comme une volonté de maintenir les structures de dépendance héritées du passé. Lorsque des responsables politiques prônent un interventionnisme musclé, cela réveille la crainte d’une recolonisation où les mécanismes de l’esclavage à domicile seraient remplacés par des pressions économiques et militaires modernes, visant toujours le contrôle des matières premières et de la main-d’œuvre.

Munich 2026 : l’hubris guerrière comme ultime rempart

La Conférence de Munich sur la sécurité, jadis sanctuaire du dialogue multilatéral, semble avoir acté en 2026 une rupture historique : le passage d’une quête de stabilité à une hubris guerrière décomplexée et assumée par l’Occident. Ce basculement apparaît comme l’ultime rempart d’un ordre transatlantique aux abois, cherchant dans le métal et la poudre une réponse à son érosion politique et morale. L’exécution de cette volonté de puissance s’incarne d’abord dans la métamorphose militaire du Vieux Continent. Sous l’impulsion du chancelier Scholz, le réarmement massif de l’Allemagne et, par extension, de l’Europe, a franchi un seuil symbolique et opérationnel avec le retour des missiles Tomahawk sur le sol européen. L’Allemagne, moteur économique de l’Europe, semble chercher dans le métal et la poudre une réponse à son érosion politique. Pour les nations africaines, voir l’Allemagne se transformer à nouveau en puissance offensive évoque les heures les plus sombres de l’histoire, où la force technologique servait de paravent à l’absence de vision diplomatique. Comme le souligne l’analyse de Caroline Galactéros, ce mouvement révèle une Europe se rangeant sous une tutelle américaine de plus en plus agressive. L’enlèvement de Nicolás Maduro par la Delta Force sonne le glas d’un droit international désormais perçu comme obsolète par Washington.

Le Réveil du Léviathan Africain : de la terre de proies à l’État-forteresse

Dans les chancelleries et les cercles intellectuels du Sud global, un diagnostic radical s’impose : l’Afrique est redevenue la cible d’un grand jeu prédateur. Face à cette  troisième colonisation, une frange du panafricanisme militant appelle aujourd’hui à une révolution structurelle brutale, prônant la création d’une Union d’États souverains bâtie, s’il le faut, par la force d’une intégration fédérale autoritaire. Ce paradigme s’appuie sur le constat d’un paradoxe cinglant où le continent est célébré comme l’avenir du monde, mais trop souvent au prix de l’effacement de ses propres habitants. Cette vision est complétée par les inepties de Giorgia Meloni, qui clame à l’Union Africaine que l’Afrique est l’avenir des Européens. Cette sollicitude est un écran de fumée : on veut sanctuariser la faune, la flore et le climat africain pour le bénéfice du Nord, tout en considérant l’humain africain comme un accessoire encombrant sur sa propre terre. L’ambition de recolonisation est documentée. En France, le rapport n° 104 du Sénat (2013-2014), intitulé « L’Afrique est notre avenir », dévoile une vision purement utilitariste. Il y est écrit que la croissance européenne doit être irriguée par le dynamisme africain. C’est le constat d’une Europe qui voit l’Afrique comme son réservoir. Le général français François Lecointre assume ouvertement cette ambition en appelant à mobiliser les alliés européens pour « reprendre pied » militairement en Afrique. Ce mépris total de la souveraineté africaine nous ramène à la Conférence de Berlin de 1884. Aujourd’hui, on ne partage plus le caoutchouc, mais le cobalt et le lithium. L’enlèvement de Nicolás Maduro par la Delta Force prouve que pour l’Occident, le droit international est désormais obsolète.

Dos au mur, les courants panafricanistes les plus radicaux estiment que l’Afrique n’a plus d’autre choix que d’opposer la force à la force. L’Alliance des États du Sahel (AES) est perçue comme le noyau dur d’une future fédération capable de briser les micro-États hérités du découpage colonial de Berlin. Pour ces analystes, la pérennité du continent dépend désormais de sa capacité à se doter d’armements stratégiques et nucléaires, seule assurance-vie crédible contre un destin de servitude et de disparition. L’impératif est désormais clair : soit l’Afrique parvient à s’armer pour sanctuariser son sol via une Union Étatique forte, soit elle accepte de s’écraser devant une nouvelle partition technologique orchestrée par des empires en déclin. Car aucune richesse n’a jamais été épargnée sans une puissance souveraine capable, par le fer et l’union, de la défendre au nom de sa propre humanité.

La question que les analystes se posent à travers le monde est bien de savoir si Munich était une conférence pour la sécurité ou une scène belligène alimentant les instincts de prédation des Européens et leurs cousins américains. Lorsque ceux-ci offrent une standing ovation à Rubio qui vient de décréter le rétablissement des barbares, sauvages et violents empires européens, ils approuvent une sorte de comportement criminel quasi-congénital.

De l’Indigénat à la menace néocoloniale : l’héritage d’un système de prédation érigé en norme

Le système instauré par les envahisseurs coloniaux a fonctionné comme un vaste dispositif de coercition, transformant de larges portions du continent en un espace de travail forcé où la liberté individuelle était inexistante. Le régime colonial a institutionnalisé cet asservissement, notamment via le Code de l’indigénat, qui permettait aux autorités d’imposer des peines arbitraires, allant de l’emprisonnement aux travaux forcés, sans aucune forme de procès, érigeant ainsi le continent en un immense pénitencier au service exclusif des intérêts européens. Cette dépossession était totale : les envahisseurs coloniaux ont confisqué les terres, pillé les ressources et forcé les populations à abandonner leurs cultures vivrières pour servir une économie d’exportation qui les affamait. Ce système de travail forcé, bien qu’il ait emprunté des formes administratives, constituait dans sa pratique une forme d’esclavage à domicile, où la vie, la production et la dignité des Africains étaient intégralement soumises à la volonté et au profit d’un occupant étranger, brisant ainsi les structures sociales et familiales par la violence physique et la privation systémique. En qualifiant ces pratiques de régime colonial, on désigne en réalité un système fondé sur la force brute et l’exploitation humaine, une mémoire vive qui nourrit aujourd’hui les craintes face aux discours impérialistes s’apparentant à une volonté de pérenniser ou de renouveler cette domination étrangère.

Au-delà de la rhétorique sécuritaire : Le visage prédateur d’un ordre finissant

L’ovation réservée à Marco Rubio dans l’enceinte de Munich ne doit pas être interprétée comme un simple ralliement politique, mais comme l’acte de naissance d’un nouveau fondamentalisme impérial. En réhabilitant la figure du conquérant et en sacralisant l’expansion coloniale comme un âge d’or de la « civilisation », l’axe transatlantique a jeté le masque du partenariat pour arborer celui de la prédation. Ce basculement idéologique transforme la diplomatie en une simple mise en scène belligène, où la sécurité n’est plus recherchée par l’équilibre, mais par l’écrasement. Pour le Sud Global, et particulièrement pour l’Afrique, le message de Munich 2026 est d’une clarté brutale : le droit international a vécu, cédant la place à une realpolitik de l’extraction où les ressources — du cobalt au lithium — priment sur l’humanité des peuples qui foulent ces terres.

Face à ce rétablissement revendiqué de la barbarie impériale, le temps de la protestation verbale semble désormais révolu. Si l’Occident choisit de s’ancrer dans une nostalgie criminelle et un atavisme de domination, il contraint mécaniquement ses victimes historiques à une métamorphose radicale. Le réveil du Léviathan africain, porté par une volonté de sanctuarisation atomique et une intégration fédérale de combat, n’est plus une option, mais une nécessité biologique de survie. En applaudissant la promesse d’une recolonisation qui ne dit pas son nom, les élites européennes et leurs cousins américains ont scellé le divorce définitif avec le reste de l’humanité. Désormais, le monde ne se divise plus entre démocraties et autocraties, mais entre empires prédateurs et États-forteresses résolus à opposer le fer au fer pour ne plus jamais subir le joug de ceux qui, à Munich, ont célébré leur propre inhumanité.

Par Goïkoya Kolié, juriste au Canada