{"id":2868,"date":"2026-07-06T14:20:09","date_gmt":"2026-07-06T12:20:09","guid":{"rendered":"https:\/\/cieldeguinee.net\/?p=2868"},"modified":"2026-07-06T14:20:09","modified_gmt":"2026-07-06T12:20:09","slug":"manifestation-anti-immigrants-noirs-en-afrique-du-sud-lautre-autoflagellation-de-lafrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/manifestation-anti-immigrants-noirs-en-afrique-du-sud-lautre-autoflagellation-de-lafrique\/","title":{"rendered":"Manifestation anti-immigrants noirs en Afrique du Sud : l\u2019autre autoflagellation de l\u2019Afrique"},"content":{"rendered":"<p><strong>Thabo Mbeki : le dernier grand intellectuel d\u2019\u00c9tat face \u00e0 l\u2019afrophobie sud-africaine<\/strong><\/p>\n<p>Avant d\u2019entrer dans son intervention, il faut comprendre qui est Thabo Mbeki et pourquoi sa parole a un poids moral unique dans le paysage politique sud-africain. Mbeki n\u2019est pas un politicien ordinaire : il est le deuxi\u00e8me pr\u00e9sident de l\u2019Afrique du Sud postapartheid, l\u2019architecte de la politique de la Renaissance africaine, l\u2019un des derniers dirigeants du continent \u00e0 avoir articul\u00e9 une vision intellectuelle coh\u00e9rente du destin africain. Contrairement \u00e0 Mandela, figure universelle de r\u00e9conciliation, Mbeki a toujours incarn\u00e9 une ligne politique profond\u00e9ment panafricaniste, rigoureuse, analytique, exigeante.<\/p>\n<p>Il est aussi le produit d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration de leaders form\u00e9s dans la lutte, nourris par les solidarit\u00e9s continentales, et porteurs d\u2019une m\u00e9moire historique que les \u00e9lites actuelles ont largement abandonn\u00e9e. Aujourd\u2019hui, Mbeki n\u2019est plus un chef d\u2019\u00c9tat soumis aux compromis \u00e9lectoraux : il parle comme un Statesman, un sage, un intellectuel libre, capable de dire \u00e0 son peuple ce que personne parmi les politiciens actifs \u00a0n\u2019ose lui dire, \u00e0 l\u2019exception de Julius Malema. C\u2019est dans ce r\u00f4le qu\u2019il intervient \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Afrique du Sud (UNISA), lors de la Journ\u00e9e de l\u2019Afrique, pour livrer un r\u00e9quisitoire d\u2019une intensit\u00e9 rare contre la mont\u00e9e de l\u2019afrophobie en Afrique du Sud. Son discours est un miroir tendu \u00e0 la nation : un miroir que beaucoup refusent de regarder.<\/p>\n<p>Le miroir bris\u00e9 : Mbeki d\u00e9monte la fausse conscience sud-africaine<\/p>\n<p>L\u2019ancien pr\u00e9sident Sud-Africain commence par rappeler les faits : oui, le pays souffre d\u2019un ch\u00f4mage massif, oui, la criminalit\u00e9 est \u00e9lev\u00e9e, oui, les infrastructures s\u2019effondrent. Mais non, ces probl\u00e8mes ne sont pas caus\u00e9s par les Africains sans papiers. \u00ab On pointe du doigt les mauvaises personnes \u00bb, dit il. Il retrace l\u2019histoire \u00e9conomique du pays : entre 1994 et 2008, la croissance atteignait 6 %. Le d\u00e9clin post\u20112009 n\u2019a rien \u00e0 voir avec les migrants. \u00ab Les personnes \u00e0 l\u2019origine de ce d\u00e9clin rient dans leur coin \u00bb, ajoute-t-il.<\/p>\n<p>Puis il rappelle une v\u00e9rit\u00e9 que l\u2019Afrique du Sud semble avoir oubli\u00e9e : le continent entier a port\u00e9 la lutte contre l\u2019apartheid comme la sienne. La Guin\u00e9e de S\u00e9kou Tour\u00e9 enseignait la lutte sud-africaine de l\u2019\u00e9cole \u00e0 l\u2019universit\u00e9. La Tanzanie de Nyerere a pay\u00e9 de son sang. La Zambie a accueilli les cadres de l\u2019ANC. Le Mozambique a \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9 pour avoir soutenu la lib\u00e9ration sud-africaine.<\/p>\n<p>Dire aujourd\u2019hui \u00e0 un Guin\u00e9en \u00ab Rentrez chez vous \u00bb est une insulte historique. \u00ab Vous ne pouvez pas changer les c\u0153urs et les esprits de ces Africains \u00bb, dit Mbeki. Ils consid\u00e8rent l\u2019Afrique du Sud comme une terre qu\u2019ils ont contribu\u00e9 \u00e0 lib\u00e9rer. Puis vient la phrase qui r\u00e9sume tout : <strong>\u00ab Vous \u00eates occup\u00e9s \u00e0 chasser des fant\u00f4mes et vous laissez passer le diable. \u00bb<\/strong> La x\u00e9nophobie d\u00e9tourne l\u2019attention des v\u00e9ritables responsables du d\u00e9clin : corruption, capture de l\u2019\u00c9tat, maintien des structures \u00e9conomiques de l\u2019apartheid.<\/p>\n<p>L\u2019amn\u00e9sie historique comme arme de division<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue panafricaniste, la crise sud-africaine est une trag\u00e9die de la m\u00e9moire. Le panafricanisme repose notamment sur une v\u00e9rit\u00e9 simple : aucune nation africaine n\u2019est libre tant que les autres sont encha\u00een\u00e9es. Les pays de la Ligne de front ont pay\u00e9 un prix lourd pour soutenir la lutte sud-africaine. La Guin\u00e9e a enseign\u00e9 l\u2019histoire de l\u2019apartheid \u00e0 toute une g\u00e9n\u00e9ration.<\/p>\n<p>Que des Sud-Africains crient aujourd\u2019hui \u00ab Rentrez chez vous \u00bb \u00e0 des Guin\u00e9ens ou des Zimbabw\u00e9ens est une trahison de cette solidarit\u00e9 organique.<\/p>\n<p>En l\u2019absence de conscience historique, la frustration sociale se d\u00e9place vers la cible la plus vuln\u00e9rable : le migrant africain. Les \u00e9lites politiques instrumentalisent cette col\u00e8re pour masquer leur propre \u00e9chec. La x\u00e9nophobie devient une diversion : chasser le fant\u00f4me, laisser passer le diable.<\/p>\n<p>Le panafricanisme a recul\u00e9 partout sur le continent. L\u2019\u00e9poque des g\u00e9ants \u2014 Nyerere, Nkrumah, Tour\u00e9 \u2014 est r\u00e9volue. Les dirigeants actuels manquent de vision continentale. La x\u00e9nophobie sud-africaine est le sympt\u00f4me d\u2019une d\u00e9-panafricanisation des esprits.<\/p>\n<p>La Conscience Noire de Steve Biko : comprendre l\u2019ennemi r\u00e9el<\/p>\n<p>Steve Biko avait pr\u00e9venu : \u00ab L\u2019arme la plus puissante entre les mains de l\u2019oppresseur est l\u2019esprit de l\u2019opprim\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p>Ce principe \u00e9claire parfaitement la crise actuelle. L\u2019ali\u00e9nation mentale r\u00e9ussie consiste \u00e0 rendre l\u2019oppresseur invisible, intouchable, sacr\u00e9. L\u2019\u00e9conomie sud-africaine est d\u00e9tenue par les grands conglom\u00e9rats, les fonds de pension occidentaux, les g\u00e9ants miniers, les banques contr\u00f4l\u00e9es par la minorit\u00e9 blanche, et les millions d\u2019hectares de terres fertiles accapar\u00e9s depuis l\u2019\u00e9poque coloniale.<\/p>\n<p>Pourtant, les foules en col\u00e8re ne marchent pas vers Sandton, la bourse de Johannesburg ou les domaines agricoles de Stellenbosch. Elles marchent vers les ruelles poussi\u00e9reuses pour br\u00fbler le salon de coiffure d\u2019un Nig\u00e9rian, piller l\u2019\u00e9picerie d\u2019un Zimbabw\u00e9en ou vandaliser le restaurant s\u00e9n\u00e9galais du quartier.<\/p>\n<p>D\u2019un point de vue biko\u00efste, cette violence contre le petit commerce africain est une capitulation psychologique. Le colonis\u00e9 ali\u00e9n\u00e9 a tellement int\u00e9gr\u00e9 l\u2019id\u00e9e que le Blanc d\u00e9tient la puissance et la l\u00e9gitimit\u00e9 qu\u2019il n\u2019ose pas contester la macro\u00e9conomie que celui-ci contr\u00f4le. Il pr\u00e9f\u00e8re s\u2019en prendre \u00e0 son \u00e9gal, le micro entrepreneur noir, dont la r\u00e9ussite \u2014 m\u00eame modeste \u2014 lui est insupportable parce qu\u2019elle brise le miroir de sa propre l\u00e9thargie. C\u2019est le sommet de la victoire coloniale : les exploit\u00e9s d\u00e9truisent la micro\u00e9conomie de leurs fr\u00e8res, laissant le grand capital et la bourgeoisie complice de l\u2019ANC piller le pays dans une paix totale. Cette d\u00e9rive offre en plus un pr\u00e9c\u00e9dent g\u00e9opolitique redoutable. Les supr\u00e9macistes occidentaux utilisent d\u00e9sormais les images de Johannesburg pour l\u00e9gitimer leur haine : \u00ab Si les Africains eux-m\u00eames estiment que les immigr\u00e9s doivent \u00eatre chass\u00e9s, pourquoi ne ferions nous pas la m\u00eame chose ici en Allemagne, en Angleterre, au Canada, au \u00c9tats-Unis, en France, you name it? \u00bb En refusant le panafricanisme, l\u2019Afrique du Sud fragilise la s\u00e9curit\u00e9 de tous les Noirs du monde. Elle valide l\u2019id\u00e9e raciste selon laquelle le Noir est un \u00e9ternel ind\u00e9sirable. Tant que la Conscience Noire de Biko ne sera pas r\u00e9inject\u00e9e dans l\u2019\u00e9ducation sud-africaine, le peuple continuera de chasser son ombre.<\/p>\n<p>L\u2019hypocrisie m\u00e9diatique mondiale : un retournement cynique de la r\u00e9alit\u00e9<\/p>\n<p>Les violences afrophobes sud-africaines sont devenues, dans les r\u00e9dactions occidentales, un instrument id\u00e9ologique. Elles permettent de r\u00e9activer un vieux r\u00e9cit paternaliste : \u00ab Regardez, nous leur avons donn\u00e9 la d\u00e9mocratie, et voyez ce qu\u2019ils en font. \u00bb En insistant sur le fait que des Noirs s\u2019en prennent \u00e0 d\u2019autres Noirs, ces m\u00e9dias effacent la responsabilit\u00e9 historique du colonialisme dans la mis\u00e8re structurelle du pays. Ils transforment une injustice \u00e9conomique en une pr\u00e9tendue \u00ab sauvagerie \u00bb locale, d\u00e9douanant ainsi le capitalisme racial global. Cette manipulation se double d\u2019un miroir d\u00e9formant : l\u2019usage du concept d\u2019\u00ab immigration ill\u00e9gale \u00bb au sein du continent africain noir. Les puissances qui ont pratiqu\u00e9 l\u2019immigration de masse la plus violente de l\u2019histoire\u00a0: \u2014 colonisation, peuplement forc\u00e9, grand remplacement, pillage syst\u00e9matique \u2014 criminalisent aujourd\u2019hui la libre circulation des Africains sur leur propre continent.<\/p>\n<p>L\u2019absurdit\u00e9 atteint son sommet lorsque l\u2019Afrique du Sud reprend cette rh\u00e9torique pour chasser des, Ghan\u00e9ens, des Nig\u00e9rians, Zimbabw\u00e9ens ou des Mozambicains. Les fronti\u00e8res qui s\u00e9parent ces peuples n\u2019ont aucune l\u00e9gitimit\u00e9 historique : ce sont les lignes trac\u00e9es \u00e0 la craie par les puissances pr\u00e9datrices europ\u00e9ennes lors de la Conf\u00e9rence de Berlin en 1885, divisant ainsi le continent pour mieux y r\u00e9gner pendant des si\u00e8cles. En sacralisant ces fronti\u00e8res coloniales, les politiciens sud-africains deviennent les gardiens involontaires du projet colonial. Ils internalisent le racisme syst\u00e9mique qui les a opprim\u00e9s : ils valident l\u2019id\u00e9e qu\u2019un Africain peut \u00eatre \u00ab ill\u00e9gal \u00bb sur la terre de ses anc\u00eatres. C\u2019est le chef-d\u2019\u0153uvre de l\u2019ali\u00e9nation : faire adopter par les opprim\u00e9s le langage, les concepts juridiques et les biais id\u00e9ologiques de l\u2019oppresseur, jusqu\u2019\u00e0 les amener \u00e0 s\u2019exclure eux-m\u00eames de leur propre destin continental.<\/p>\n<p><strong>La responsabilit\u00e9 historique de l\u2019ANC : un \u00e9chec \u00e9ducatif qui a fabriqu\u00e9 l\u2019amn\u00e9sie<\/strong><\/p>\n<p>Il serait intellectuellement malhonn\u00eate de faire porter toute la responsabilit\u00e9 de l\u2019afrophobie sud-africaine sur les seuls militants anti-immigrants noirs. Thabo Mbeki lui-m\u00eame le reconna\u00eet : <strong>les administrations successives de l\u2019ANC \u2014 y compris la sienne \u2014 ont p\u00e9ch\u00e9 par omission<\/strong>, en \u00e9chouant \u00e0 institutionnaliser la m\u00e9moire de la lutte continentale pour la lib\u00e9ration de l\u2019Afrique du Sud. Les g\u00e9n\u00e9rations n\u00e9es apr\u00e8s Mandela ont grandi dans un vide historique, priv\u00e9es de l\u2019enseignement syst\u00e9mique de la solidarit\u00e9 africaine qui a rendu possible la chute de l\u2019apartheid. Mbeki rappelle que dans la Guin\u00e9e de S\u00e9kou Tour\u00e9, la lutte sud-africaine \u00e9tait enseign\u00e9e de l\u2019\u00e9cole primaire \u00e0 l\u2019universit\u00e9 ; que les Tanzaniens, les Zambiens, les Mozambicains et les Angolais ont pay\u00e9 de leur sang pour accueillir les cadres de l\u2019ANC ; que des pays entiers ont \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9s pour avoir soutenu la lib\u00e9ration sud-africaine. Il \u00e9voque m\u00eame un \u00e9pisode pr\u00e9cis : celui d\u2019un repr\u00e9sentant de l\u2019ANC arr\u00eat\u00e9 dans un a\u00e9roport africain pour trafic de drogue. Au lieu de livrer ce cadre \u00e0 la vindicte internationale, le pays africain concern\u00e9 a g\u00e9r\u00e9 l\u2019affaire avec une d\u00e9licatesse politique remarquable, par solidarit\u00e9 avec la lutte sud-africaine. Pour Mbeki<strong>, cet \u00e9pisode devrait \u00eatre enseign\u00e9 dans les \u00e9coles sud-africaines<\/strong>, car il montre jusqu\u2019o\u00f9 allait la loyaut\u00e9 du continent envers l\u2019ANC, m\u00eame dans les moments les plus embarrassants. En n\u2019enseignant pas ces histoires, l\u2019ANC a produit une g\u00e9n\u00e9ration amn\u00e9sique, incapable de comprendre pourquoi un Guin\u00e9en, un Zimbabw\u00e9en ou un Mozambicain consid\u00e8re Johannesburg comme une terre qu\u2019il a contribu\u00e9 \u00e0 lib\u00e9rer. L\u2019ignorance historique est devenue le terreau de la haine, et cette responsabilit\u00e9 incombe directement aux gouvernements post-apartheid.<\/p>\n<p><strong>Mandela pi\u00e9g\u00e9 : la lib\u00e9ration politique sans lib\u00e9ration \u00e9conomique<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019autre responsabilit\u00e9 historique incombe \u00e0 Nelson Mandela lui-m\u00eame, non pas en tant que figure morale, mais en tant que n\u00e9gociateur politique pris dans un pi\u00e8ge soigneusement construit par le r\u00e9gime de l\u2019apartheid et ses alli\u00e9s occidentaux. Lors des n\u00e9gociations de la CODESA, Mandela a \u00e9t\u00e9 contraint d\u2019accepter un compromis qui a lib\u00e9r\u00e9 les corps mais laiss\u00e9 l\u2019\u00e9conomie entre les mains des b\u00e9n\u00e9ficiaires blancs du syst\u00e8me. Le r\u00e9gime de l\u2019apartheid, soutenu par les grandes puissances occidentales, a impos\u00e9 une clause constitutionnelle de protection absolue de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e, emp\u00eachant toute redistribution des terres vol\u00e9es pendant des si\u00e8cles. Mandela, soucieux d\u2019\u00e9viter une guerre civile et une fuite massive des capitaux, a accept\u00e9 ce compromis, convaincu que la stabilit\u00e9 politique permettrait une transformation progressive. Mais ce compromis a sanctuaris\u00e9 l\u2019ordre \u00e9conomique colonial : les mines, les banques, les terres agricoles, les industries strat\u00e9giques sont rest\u00e9es entre les mains de la minorit\u00e9 blanche. Mandela a \u00e9galement \u00e9t\u00e9 convaincu \u2014 ou tromp\u00e9 \u2014 par les conseillers occidentaux que redistribuer les terres subventionn\u00e9es aux Noirs provoquerait un \u00ab sc\u00e9nario zimbabw\u00e9en \u00bb. Ce chantage g\u00e9opolitique a paralys\u00e9 toute r\u00e9forme fonci\u00e8re radicale. R\u00e9sultat : trente ans apr\u00e8s la fin de l\u2019apartheid, plus de 70 % des terres agricoles commerciales appartiennent encore \u00e0 des Blancs, et l\u2019Afrique du Sud vit dans un apartheid \u00e9conomique qui perp\u00e9tue la pauvret\u00e9 noire. Mandela a gagn\u00e9 la libert\u00e9 politique, mais le syst\u00e8me a r\u00e9ussi \u00e0 lui faire accepter la continuit\u00e9 \u00e9conomique de l\u2019apartheid. Ce pi\u00e8ge historique explique pourquoi les jeunes Sud-Africains, priv\u00e9s de terres, d\u2019emplois et d\u2019avenir, se trompent d\u2019ennemi et s\u2019en prennent au migrant africain plut\u00f4t qu\u2019aux structures \u00e9conomiques qui les oppriment.<\/p>\n<p>Conclusion : l\u2019Afrique du Sud combat le mauvais ennemi<\/p>\n<p>La trag\u00e9die sud-africaine contemporaine d\u00e9passe largement les violences de rue et les slogans x\u00e9nophobes scand\u00e9s dans les townships. Elle r\u00e9v\u00e8le un effondrement psychologique profond, une autophobie collective, une \u00e9rotomanie sociale o\u00f9 le Noir sud-africain, priv\u00e9 de m\u00e9moire historique, finit par d\u00e9sirer la validation de ceux qui l\u2019ont opprim\u00e9 et par ha\u00efr ceux qui l\u2019ont lib\u00e9r\u00e9. L\u2019Afrique du Sud combat le mauvais ennemi parce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de son histoire, de sa conscience, de son identit\u00e9 continentale. Et cet effacement n\u2019est pas le fruit du hasard : il est le r\u00e9sultat direct de trente ann\u00e9es d\u2019\u00e9chec \u00e9ducatif, politique et moral des administrations successives de l\u2019ANC, y compris celles de Thabo Mbeki.<\/p>\n<p>Les violences de juin 2026 en sont la preuve la plus brutale. Les manifestations anti-immigrant-noirs ont fait des morts, des dizaines de bless\u00e9s graves, des commerces incendi\u00e9s, des familles bris\u00e9es, des quartiers entiers plong\u00e9s dans la terreur. Des vid\u00e9os ont circul\u00e9 montrant des hommes gisant dans des flaques de sang, des femmes africaines tra\u00een\u00e9es hors de leurs \u00e9choppes, des enfants terroris\u00e9s par des foules enrag\u00e9es. Les d\u00e9g\u00e2ts mat\u00e9riels se comptent en millions de rands : salons de coiffure d\u00e9truits, restaurants africains pill\u00e9s, \u00e9piceries br\u00fbl\u00e9es, taxis communautaires renvers\u00e9s. Et tout cela contre des personnes qui ont partag\u00e9 la mis\u00e8re sud-africaine, qui ont travaill\u00e9 dans les mines, les fermes, les chantiers, qui ont contribu\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9conomie informelle qui nourrit les townships.<\/p>\n<p>Le paradoxe est d\u2019une cruaut\u00e9 insoutenable <strong>: le Noir africain est tortur\u00e9 en Libye par des milices financ\u00e9es par l\u2019Europe, puis il est tu\u00e9 en Afrique du Sud par ses propres fr\u00e8res qu\u2019il a aid\u00e9s \u00e0 lib\u00e9rer.<\/strong> C\u2019est la double crucifixion du corps noir : crucifi\u00e9 par l\u2019Occident, crucifi\u00e9 par l\u2019Afrique du Sud.<\/p>\n<p>Cette violence fratricide n\u2019est pas seulement un drame moral : elle est un drame g\u00e9opolitique. Il faut insister sur le fait qu\u2019elle offre un argument en or aux supr\u00e9macistes occidentaux qui, d\u00e9j\u00e0, utilisent les images de Johannesburg pour l\u00e9gitimer leurs politiques anti-noires : \u00ab Si les Africains eux-m\u00eames chassent les immigr\u00e9s noirs, pourquoi ne ferions nous pas la m\u00eame chose ici ? \u00bb Ainsi, l\u2019Afrique du Sud, en reniant le panafricanisme, fragilise la s\u00e9curit\u00e9 de toute la diaspora noire mondiale.<\/p>\n<p>Mais cette d\u00e9rive a une cause structurelle <strong>: l\u2019ANC a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 enseigner l\u2019histoire de la lutte continentale<\/strong>. Les g\u00e9n\u00e9rations n\u00e9es apr\u00e8s Mandela ne savent pas que la Guin\u00e9e, la Tanzanie, la Zambie, le Mozambique, l\u2019Angola ont port\u00e9 la lutte sud-africaine comme la leur. Elles ne savent pas que des pays africains ont \u00e9t\u00e9 bombard\u00e9s pour avoir h\u00e9berg\u00e9 l\u2019ANC. Elles ne savent pas que des leaders de l\u2019ANC ont \u00e9t\u00e9 prot\u00e9g\u00e9s m\u00eame lorsqu\u2019ils commettaient des fautes graves, comme ce cadre arr\u00eat\u00e9 pour trafic de drogue dans un a\u00e9roport africain \u2014 un \u00e9pisode que Mbeki lui-m\u00eame cite, et que tu as raison d\u2019exiger dans le texte. Ce pays africain n\u2019a pas humili\u00e9 l\u2019ANC : il a g\u00e9r\u00e9 l\u2019affaire avec dignit\u00e9, par loyaut\u00e9 envers la lutte sud-africaine. <strong>Cet \u00e9pisode devrait \u00eatre enseign\u00e9 dans toutes les \u00e9coles du pays.<\/strong> Mais l\u2019ANC n\u2019a rien enseign\u00e9. Elle a laiss\u00e9 la m\u00e9moire mourir. Elle a laiss\u00e9 les jeunes devenir des proies faciles pour les ing\u00e9nieurs du chaos populiste.<\/p>\n<p>Dans ce contexte, la x\u00e9nophobie n\u2019est pas un myst\u00e8re : elle est une fausse conscience de classe. Le peuple sud-africain, priv\u00e9 de terre, priv\u00e9 d\u2019emploi, priv\u00e9 d\u2019avenir, se trompe d\u2019ennemi. Il s\u2019en prend au migrant africain plut\u00f4t qu\u2019aux structures \u00e9conomiques qui l\u2019oppriment. La solution n\u2019est pas de militariser les fronti\u00e8res. La solution est de restaurer la m\u00e9moire. De r\u00e9\u00e9duquer les consciences. De r\u00e9injecter Steve Biko dans les \u00e9coles. De rappeler que l\u2019Afrique du Sud n\u2019est pas une \u00eele, mais le produit d\u2019un effort continental. De rappeler que les Africains ne sont pas des intrus, mais des co-lib\u00e9rateurs. De rappeler que l\u2019ennemi n\u2019est pas le migrant, mais les structures \u00e9conomiques h\u00e9rit\u00e9es de l\u2019apartheid et les \u00e9lites qui les perp\u00e9tuent. L\u2019Afrique du Sud ne retrouvera la paix qu\u2019en retrouvant sa m\u00e9moire. Et tant qu\u2019elle ne le fera pas, elle continuera de tuer ses fr\u00e8res \u2014 et de se tuer elle-m\u00eame.<\/p>\n<h3><strong>Par Go\u00efkoya Koli\u00e9, juriste au Canada<\/strong><\/h3>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Thabo Mbeki : le dernier grand intellectuel d\u2019\u00c9tat face \u00e0 l\u2019afrophobie sud-africaine Avant d\u2019entrer dans son intervention, il faut comprendre qui est Thabo Mbeki et pourquoi sa parole a un poids moral unique dans le paysage politique sud-africain. Mbeki n\u2019est pas un politicien ordinaire : il est le deuxi\u00e8me pr\u00e9sident de l\u2019Afrique du Sud postapartheid, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2771,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6],"tags":[],"class_list":["post-2868","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","category-international"],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/cieldeguinee.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/1773538883482.png","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2868","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2868"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2868\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2869,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2868\/revisions\/2869"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2771"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2868"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2868"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/cieldeguinee.net\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2868"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}