À l’initiative du Réseau des Cadres et Chercheurs de Guinée (R2CG), le professeur Alpha Amadou Bano Barry, ancien ministre de l’Éducation nationale, a animé une conférence ce samedi 29 novembre 2025, au Centre d’Innovation et de Recherche pour le Développement (CIRD), à Kipé. Placée sous l’invitation d’honneur de M. Aboubacar « Mandela » Camara, Conseiller chargé de la Législation Scolaire au MEPU-A, la rencontre  dont le thème portait sur  ‘’ Penser et refonder le système éducatif guinéen », a posé les bases d’une réflexion profonde sur la refonte du système éducatif guinéen afin d’en faire un véritable levier de développement national.

La réforme de l’État, selon le professeur Alpha Amadou Bano Barry, ne peut être dissociée de la réforme du système éducatif. Les deux processus doivent évoluer simultanément pour espérer transformer durablement la société guinéenne. En refondant son école, explique-t-il, la Guinée se donne les moyens de qualifier et de massifier ses ressources humaines, condition indispensable pour sortir le pays de sa pauvreté structurelle.

Pour ce faire, trois leviers majeurs doivent être actionnés. Le premier est structurel. Il consiste à rétablir la cohérence systémique entre les institutions et entre les différents cycles d’enseignement. Aujourd’hui encore, le système éducatif guinéen souffre d’une fragmentation qui empêche la continuité pédagogique et la fluidité des passerelles entre les paliers : enseignement de base, secondaire général, enseignement technique et professionnel, écoles de métiers, enseignement supérieur et recherche scientifique. Une réforme en profondeur doit permettre d’harmoniser les finalités, les curricula, les mécanismes de pilotage et les pratiques institutionnelles.

Le second levier concerne les orientations éducatives. Le conférencier plaide pour un changement de paradigme pédagogique. Les programmes, à chaque niveau, doivent désormais favoriser l’apprentissage autonome, la production du sens, l’esprit critique et la capacité à mobiliser les connaissances dans des situations concrètes. Il ne s’agit plus de nourrir les apprenants d’un savoir figé, mais de les amener à apprendre par eux-mêmes, à analyser, à questionner et à créer.

Le troisième levier touche à la qualification des ressources humaines. Cela passe par une réforme rigoureuse des référentiels de compétences et des mécanismes de certification pour les enseignants et les chercheurs. La profession enseignante, rappelle le Professeur Barry, doit être mieux structurée, mieux accompagnée et mieux reconnue pour répondre aux standards internationaux. La refondation, insiste-t-il, doit commencer par l’amont : la mise en cohérence institutionnelle.

Selon le conférencier, la réforme du secteur éducatif doit impérativement commencer par la réorganisation institutionnelle. Il propose la création d’un unique ministère de l’Éducation nationale, qui va couvrir l’ensemble des cycles et assurer la cohérence systémique. Cette option, qui avait déjà été recommandée par la Commission de réflexion sur l’éducation, n’avait pas reçu l’adhésion politique nécessaire au moment où elle avait été proposée au président Alpha Condé.

Pourtant, les organes censés assurer la coordination (PSE, comité de pilotage du PRODEG et autres structures) n’ont pas réussi à instaurer cette cohérence. Les rares progrès constatés proviennent davantage de la bonne volonté des acteurs que de l’efficacité de ces dispositifs. La multiplicité des ministères, souligne le professeur Barry, a surtout permis à de nombreux cadres, parfois peu qualifiés, d’accéder à des postes administratifs plutôt qu’à des fonctions relevant du cœur du métier éducatif.

La mise en place d’un ministère intégré aurait plusieurs avantages : fluidifier le dialogue entre les paliers, harmoniser les passerelles, réduire les lourdeurs administratives, recentrer les ressources humaines vers les salles de classe où les besoins sont les plus criants. Dans le cadre de cette réforme, les directions générales seraient restructurées pour couvrir l’ensemble des cycles : enseignement de base, lycée général et technique, écoles de métiers, alphabétisation et langues nationales, enseignement supérieur et recherche scientifique.

Cette restructuration impliquerait également une réorganisation territoriale. Les actuelles inspections régionales seraient remplacées par des académies régionales qui regroupent les inspecteurs de tous les ordres d’enseignement. Ces structures seraient chargées d’assurer le contrôle qualité, l’organisation des examens, la gestion des parcours et notamment celle du BEPC, qui deviendrait l’examen naturel d’entrée dans le cycle supérieur compte tenu de la suppression prévue de l’entrée en 7e, une mesure intégrée au projet d’École de base qui instaurerait la règle de dix années d’éducation gratuite et obligatoire.

Au niveau local, les DCE et DPE superviseraient l’ensemble du dispositif scolaire dans les communes et préfectures, qui couvrerait le préscolaire, le primaire, le collège, le lycée, mais aussi l’enseignement technique et professionnel dans sa forme actuelle, appelée à évoluer vers les écoles de métiers prônées par le projet NFQE.

L’un des points les plus marquants de l’intervention du Professeur Barry concerne la réallocation des ressources humaines. Beaucoup de postes (surveillants, archivistes, secrétaires, documentalistes, agents administratifs) ne devraient plus être occupés par des enseignants qualifiés dont le pays manque déjà cruellement. Les fonctions techniques (finances, statistiques, démographie, informatique, planification) devraient également être retirées du corps éducatif pour être confiées à des professionnels spécialisés, en permettant ainsi aux enseignants de se consacrer à leur mission première : l’éducation.

La conférence du professeur Alpha Amadou Bano Barry a, pour terminer, ouvert un débat essentiel sur la nécessité de repenser profondément le système éducatif guinéen. Refonder l’école, ce n’est pas seulement réviser des programmes ou changer des méthodes ; c’est revoir l’architecture institutionnelle, redéfinir les finalités éducatives et repositionner chaque acteur dans un dispositif cohérent. Pour la Guinée, l’enjeu est vital : seule une école forte pourra produire les ressources humaines capables de soutenir la réforme de l’État, d’impulser le développement économique et de servir de fondation à une société plus juste et plus prospère. Le R2CG, en prenant cette initiative, invite le pays à engager résolument cette transformation.

Lanciné Makia Camara

Président du Réseau des Cadres et Chercheurs de Guinée.