Thabo Mbeki : le dernier grand intellectuel d’État face à l’afrophobie sud-africaine
Avant d’entrer dans son intervention, il faut comprendre qui est Thabo Mbeki et pourquoi sa parole a un poids moral unique dans le paysage politique sud-africain. Mbeki n’est pas un politicien ordinaire : il est le deuxième président de l’Afrique du Sud postapartheid, l’architecte de la politique de la Renaissance africaine, l’un des derniers dirigeants du continent à avoir articulé une vision intellectuelle cohérente du destin africain. Contrairement à Mandela, figure universelle de réconciliation, Mbeki a toujours incarné une ligne politique profondément panafricaniste, rigoureuse, analytique, exigeante.
Il est aussi le produit d’une génération de leaders formés dans la lutte, nourris par les solidarités continentales, et porteurs d’une mémoire historique que les élites actuelles ont largement abandonnée. Aujourd’hui, Mbeki n’est plus un chef d’État soumis aux compromis électoraux : il parle comme un Statesman, un sage, un intellectuel libre, capable de dire à son peuple ce que personne parmi les politiciens actifs n’ose lui dire, à l’exception de Julius Malema. C’est dans ce rôle qu’il intervient à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA), lors de la Journée de l’Afrique, pour livrer un réquisitoire d’une intensité rare contre la montée de l’afrophobie en Afrique du Sud. Son discours est un miroir tendu à la nation : un miroir que beaucoup refusent de regarder.
Le miroir brisé : Mbeki démonte la fausse conscience sud-africaine
L’ancien président Sud-Africain commence par rappeler les faits : oui, le pays souffre d’un chômage massif, oui, la criminalité est élevée, oui, les infrastructures s’effondrent. Mais non, ces problèmes ne sont pas causés par les Africains sans papiers. « On pointe du doigt les mauvaises personnes », dit il. Il retrace l’histoire économique du pays : entre 1994 et 2008, la croissance atteignait 6 %. Le déclin post‑2009 n’a rien à voir avec les migrants. « Les personnes à l’origine de ce déclin rient dans leur coin », ajoute-t-il.
Puis il rappelle une vérité que l’Afrique du Sud semble avoir oubliée : le continent entier a porté la lutte contre l’apartheid comme la sienne. La Guinée de Sékou Touré enseignait la lutte sud-africaine de l’école à l’université. La Tanzanie de Nyerere a payé de son sang. La Zambie a accueilli les cadres de l’ANC. Le Mozambique a été bombardé pour avoir soutenu la libération sud-africaine.
Dire aujourd’hui à un Guinéen « Rentrez chez vous » est une insulte historique. « Vous ne pouvez pas changer les cœurs et les esprits de ces Africains », dit Mbeki. Ils considèrent l’Afrique du Sud comme une terre qu’ils ont contribué à libérer. Puis vient la phrase qui résume tout : « Vous êtes occupés à chasser des fantômes et vous laissez passer le diable. » La xénophobie détourne l’attention des véritables responsables du déclin : corruption, capture de l’État, maintien des structures économiques de l’apartheid.
L’amnésie historique comme arme de division
D’un point de vue panafricaniste, la crise sud-africaine est une tragédie de la mémoire. Le panafricanisme repose notamment sur une vérité simple : aucune nation africaine n’est libre tant que les autres sont enchaînées. Les pays de la Ligne de front ont payé un prix lourd pour soutenir la lutte sud-africaine. La Guinée a enseigné l’histoire de l’apartheid à toute une génération.
Que des Sud-Africains crient aujourd’hui « Rentrez chez vous » à des Guinéens ou des Zimbabwéens est une trahison de cette solidarité organique.
En l’absence de conscience historique, la frustration sociale se déplace vers la cible la plus vulnérable : le migrant africain. Les élites politiques instrumentalisent cette colère pour masquer leur propre échec. La xénophobie devient une diversion : chasser le fantôme, laisser passer le diable.
Le panafricanisme a reculé partout sur le continent. L’époque des géants — Nyerere, Nkrumah, Touré — est révolue. Les dirigeants actuels manquent de vision continentale. La xénophobie sud-africaine est le symptôme d’une dé-panafricanisation des esprits.
La Conscience Noire de Steve Biko : comprendre l’ennemi réel
Steve Biko avait prévenu : « L’arme la plus puissante entre les mains de l’oppresseur est l’esprit de l’opprimé. »
Ce principe éclaire parfaitement la crise actuelle. L’aliénation mentale réussie consiste à rendre l’oppresseur invisible, intouchable, sacré. L’économie sud-africaine est détenue par les grands conglomérats, les fonds de pension occidentaux, les géants miniers, les banques contrôlées par la minorité blanche, et les millions d’hectares de terres fertiles accaparés depuis l’époque coloniale.
Pourtant, les foules en colère ne marchent pas vers Sandton, la bourse de Johannesburg ou les domaines agricoles de Stellenbosch. Elles marchent vers les ruelles poussiéreuses pour brûler le salon de coiffure d’un Nigérian, piller l’épicerie d’un Zimbabwéen ou vandaliser le restaurant sénégalais du quartier.
D’un point de vue bikoïste, cette violence contre le petit commerce africain est une capitulation psychologique. Le colonisé aliéné a tellement intégré l’idée que le Blanc détient la puissance et la légitimité qu’il n’ose pas contester la macroéconomie que celui-ci contrôle. Il préfère s’en prendre à son égal, le micro entrepreneur noir, dont la réussite — même modeste — lui est insupportable parce qu’elle brise le miroir de sa propre léthargie. C’est le sommet de la victoire coloniale : les exploités détruisent la microéconomie de leurs frères, laissant le grand capital et la bourgeoisie complice de l’ANC piller le pays dans une paix totale. Cette dérive offre en plus un précédent géopolitique redoutable. Les suprémacistes occidentaux utilisent désormais les images de Johannesburg pour légitimer leur haine : « Si les Africains eux-mêmes estiment que les immigrés doivent être chassés, pourquoi ne ferions nous pas la même chose ici en Allemagne, en Angleterre, au Canada, au États-Unis, en France, you name it? » En refusant le panafricanisme, l’Afrique du Sud fragilise la sécurité de tous les Noirs du monde. Elle valide l’idée raciste selon laquelle le Noir est un éternel indésirable. Tant que la Conscience Noire de Biko ne sera pas réinjectée dans l’éducation sud-africaine, le peuple continuera de chasser son ombre.
L’hypocrisie médiatique mondiale : un retournement cynique de la réalité
Les violences afrophobes sud-africaines sont devenues, dans les rédactions occidentales, un instrument idéologique. Elles permettent de réactiver un vieux récit paternaliste : « Regardez, nous leur avons donné la démocratie, et voyez ce qu’ils en font. » En insistant sur le fait que des Noirs s’en prennent à d’autres Noirs, ces médias effacent la responsabilité historique du colonialisme dans la misère structurelle du pays. Ils transforment une injustice économique en une prétendue « sauvagerie » locale, dédouanant ainsi le capitalisme racial global. Cette manipulation se double d’un miroir déformant : l’usage du concept d’« immigration illégale » au sein du continent africain noir. Les puissances qui ont pratiqué l’immigration de masse la plus violente de l’histoire : — colonisation, peuplement forcé, grand remplacement, pillage systématique — criminalisent aujourd’hui la libre circulation des Africains sur leur propre continent.
L’absurdité atteint son sommet lorsque l’Afrique du Sud reprend cette rhétorique pour chasser des, Ghanéens, des Nigérians, Zimbabwéens ou des Mozambicains. Les frontières qui séparent ces peuples n’ont aucune légitimité historique : ce sont les lignes tracées à la craie par les puissances prédatrices européennes lors de la Conférence de Berlin en 1885, divisant ainsi le continent pour mieux y régner pendant des siècles. En sacralisant ces frontières coloniales, les politiciens sud-africains deviennent les gardiens involontaires du projet colonial. Ils internalisent le racisme systémique qui les a opprimés : ils valident l’idée qu’un Africain peut être « illégal » sur la terre de ses ancêtres. C’est le chef-d’œuvre de l’aliénation : faire adopter par les opprimés le langage, les concepts juridiques et les biais idéologiques de l’oppresseur, jusqu’à les amener à s’exclure eux-mêmes de leur propre destin continental.
La responsabilité historique de l’ANC : un échec éducatif qui a fabriqué l’amnésie
Il serait intellectuellement malhonnête de faire porter toute la responsabilité de l’afrophobie sud-africaine sur les seuls militants anti-immigrants noirs. Thabo Mbeki lui-même le reconnaît : les administrations successives de l’ANC — y compris la sienne — ont péché par omission, en échouant à institutionnaliser la mémoire de la lutte continentale pour la libération de l’Afrique du Sud. Les générations nées après Mandela ont grandi dans un vide historique, privées de l’enseignement systémique de la solidarité africaine qui a rendu possible la chute de l’apartheid. Mbeki rappelle que dans la Guinée de Sékou Touré, la lutte sud-africaine était enseignée de l’école primaire à l’université ; que les Tanzaniens, les Zambiens, les Mozambicains et les Angolais ont payé de leur sang pour accueillir les cadres de l’ANC ; que des pays entiers ont été bombardés pour avoir soutenu la libération sud-africaine. Il évoque même un épisode précis : celui d’un représentant de l’ANC arrêté dans un aéroport africain pour trafic de drogue. Au lieu de livrer ce cadre à la vindicte internationale, le pays africain concerné a géré l’affaire avec une délicatesse politique remarquable, par solidarité avec la lutte sud-africaine. Pour Mbeki, cet épisode devrait être enseigné dans les écoles sud-africaines, car il montre jusqu’où allait la loyauté du continent envers l’ANC, même dans les moments les plus embarrassants. En n’enseignant pas ces histoires, l’ANC a produit une génération amnésique, incapable de comprendre pourquoi un Guinéen, un Zimbabwéen ou un Mozambicain considère Johannesburg comme une terre qu’il a contribué à libérer. L’ignorance historique est devenue le terreau de la haine, et cette responsabilité incombe directement aux gouvernements post-apartheid.
Mandela piégé : la libération politique sans libération économique
L’autre responsabilité historique incombe à Nelson Mandela lui-même, non pas en tant que figure morale, mais en tant que négociateur politique pris dans un piège soigneusement construit par le régime de l’apartheid et ses alliés occidentaux. Lors des négociations de la CODESA, Mandela a été contraint d’accepter un compromis qui a libéré les corps mais laissé l’économie entre les mains des bénéficiaires blancs du système. Le régime de l’apartheid, soutenu par les grandes puissances occidentales, a imposé une clause constitutionnelle de protection absolue de la propriété privée, empêchant toute redistribution des terres volées pendant des siècles. Mandela, soucieux d’éviter une guerre civile et une fuite massive des capitaux, a accepté ce compromis, convaincu que la stabilité politique permettrait une transformation progressive. Mais ce compromis a sanctuarisé l’ordre économique colonial : les mines, les banques, les terres agricoles, les industries stratégiques sont restées entre les mains de la minorité blanche. Mandela a également été convaincu — ou trompé — par les conseillers occidentaux que redistribuer les terres subventionnées aux Noirs provoquerait un « scénario zimbabwéen ». Ce chantage géopolitique a paralysé toute réforme foncière radicale. Résultat : trente ans après la fin de l’apartheid, plus de 70 % des terres agricoles commerciales appartiennent encore à des Blancs, et l’Afrique du Sud vit dans un apartheid économique qui perpétue la pauvreté noire. Mandela a gagné la liberté politique, mais le système a réussi à lui faire accepter la continuité économique de l’apartheid. Ce piège historique explique pourquoi les jeunes Sud-Africains, privés de terres, d’emplois et d’avenir, se trompent d’ennemi et s’en prennent au migrant africain plutôt qu’aux structures économiques qui les oppriment.
Conclusion : l’Afrique du Sud combat le mauvais ennemi
La tragédie sud-africaine contemporaine dépasse largement les violences de rue et les slogans xénophobes scandés dans les townships. Elle révèle un effondrement psychologique profond, une autophobie collective, une érotomanie sociale où le Noir sud-africain, privé de mémoire historique, finit par désirer la validation de ceux qui l’ont opprimé et par haïr ceux qui l’ont libéré. L’Afrique du Sud combat le mauvais ennemi parce qu’elle a été privée de son histoire, de sa conscience, de son identité continentale. Et cet effacement n’est pas le fruit du hasard : il est le résultat direct de trente années d’échec éducatif, politique et moral des administrations successives de l’ANC, y compris celles de Thabo Mbeki.
Les violences de juin 2026 en sont la preuve la plus brutale. Les manifestations anti-immigrant-noirs ont fait des morts, des dizaines de blessés graves, des commerces incendiés, des familles brisées, des quartiers entiers plongés dans la terreur. Des vidéos ont circulé montrant des hommes gisant dans des flaques de sang, des femmes africaines traînées hors de leurs échoppes, des enfants terrorisés par des foules enragées. Les dégâts matériels se comptent en millions de rands : salons de coiffure détruits, restaurants africains pillés, épiceries brûlées, taxis communautaires renversés. Et tout cela contre des personnes qui ont partagé la misère sud-africaine, qui ont travaillé dans les mines, les fermes, les chantiers, qui ont contribué à l’économie informelle qui nourrit les townships.
Le paradoxe est d’une cruauté insoutenable : le Noir africain est torturé en Libye par des milices financées par l’Europe, puis il est tué en Afrique du Sud par ses propres frères qu’il a aidés à libérer. C’est la double crucifixion du corps noir : crucifié par l’Occident, crucifié par l’Afrique du Sud.
Cette violence fratricide n’est pas seulement un drame moral : elle est un drame géopolitique. Il faut insister sur le fait qu’elle offre un argument en or aux suprémacistes occidentaux qui, déjà, utilisent les images de Johannesburg pour légitimer leurs politiques anti-noires : « Si les Africains eux-mêmes chassent les immigrés noirs, pourquoi ne ferions nous pas la même chose ici ? » Ainsi, l’Afrique du Sud, en reniant le panafricanisme, fragilise la sécurité de toute la diaspora noire mondiale.
Mais cette dérive a une cause structurelle : l’ANC a échoué à enseigner l’histoire de la lutte continentale. Les générations nées après Mandela ne savent pas que la Guinée, la Tanzanie, la Zambie, le Mozambique, l’Angola ont porté la lutte sud-africaine comme la leur. Elles ne savent pas que des pays africains ont été bombardés pour avoir hébergé l’ANC. Elles ne savent pas que des leaders de l’ANC ont été protégés même lorsqu’ils commettaient des fautes graves, comme ce cadre arrêté pour trafic de drogue dans un aéroport africain — un épisode que Mbeki lui-même cite, et que tu as raison d’exiger dans le texte. Ce pays africain n’a pas humilié l’ANC : il a géré l’affaire avec dignité, par loyauté envers la lutte sud-africaine. Cet épisode devrait être enseigné dans toutes les écoles du pays. Mais l’ANC n’a rien enseigné. Elle a laissé la mémoire mourir. Elle a laissé les jeunes devenir des proies faciles pour les ingénieurs du chaos populiste.
Dans ce contexte, la xénophobie n’est pas un mystère : elle est une fausse conscience de classe. Le peuple sud-africain, privé de terre, privé d’emploi, privé d’avenir, se trompe d’ennemi. Il s’en prend au migrant africain plutôt qu’aux structures économiques qui l’oppriment. La solution n’est pas de militariser les frontières. La solution est de restaurer la mémoire. De rééduquer les consciences. De réinjecter Steve Biko dans les écoles. De rappeler que l’Afrique du Sud n’est pas une île, mais le produit d’un effort continental. De rappeler que les Africains ne sont pas des intrus, mais des co-libérateurs. De rappeler que l’ennemi n’est pas le migrant, mais les structures économiques héritées de l’apartheid et les élites qui les perpétuent. L’Afrique du Sud ne retrouvera la paix qu’en retrouvant sa mémoire. Et tant qu’elle ne le fera pas, elle continuera de tuer ses frères — et de se tuer elle-même.
Par Goïkoya Kolié, juriste au Canada




